En marge de l'excellent reportage
privé
de Zone libre,
La fermeture d'Alcan, je ne puis retenir cette fois la révolte qui me ronge chaque fois que le
pillage légalisé de nos ressources humaines et naturelles soi-disant pour
notre bien-être économique revient dans l'actualité.
Je ne suis pas d'une région, ni d'un parti, ni d'un groupe de pression, ni
d'une idéologie, ni d'une religion intégriste quelconque. J'ai passé l'âge
habituel de la révolte; j'ai plutôt celui de la sécurité douillette bien
méritée.
Mais je suis révolté qu'en 2004 on se fasse encore 'manger la laine sur le
dos'!
Je suis révolté du sort dévolu aux travailleurs qui ont sacrifié le meilleur
de leur santé et de leur vie pour des compagnies qui les traitent moins bien
que les machines appelées à les remplacer. Alcan est l'exemple type de ce que
vaut pour la 'grande' entreprise la ressource-machine humaine : de la chair à
profits.
Je leur rends hommage en même temps à ces travailleurs et travailleuses qui
ont cru et espéré au point de tout donner pour leur compagnie et de faire des
enfants pour assurer la relève de la ressource humaine des maître des lieux.
Je suis révolté d'avoir été trahi par des gouvernements qui ont vendu à des
exploiteurs étrangers des grands pans du territoire que nous avaient légué nos
ancêtres autochtones et canadiens français puis anglais puis autres. Ces
gouvernements, nous les croyons nôtres mais ils ne le sont pas : comment
peuvent-ils l'être pour nous vendre sans conditions pour un petit pain?
« Maîtres chez nous! », nous le savons maintenant, est le fruit
d'une erreur typographique. Alcan, Noranda, Abitibi, etcaetera avaient comme
slogan : « Maîtres chez vous! ».
J'aimerais bien voir la carte géographique de l'appartenance réelle des
régions du Québec. Au lieu des noms touristiques fictifs, y voir les noms des
compagnies qui, légalement -- ce qui ne veut pas dire légitimement -- se les
sont appropriées et qui se les approprient encore avec l'aval béant de nos
élus béats. À qui donc appartient le Québec? Après les libéraux et les
unionistes, même les péquistes nous ont bernés avec 'Le Québec aux Québécois!'
en perpétuant l'exploitation sauvage du Québec sans retombées réelles pour les
Québécois en région : les villages ressemblent de plus en plus à des réserves,
à une revanche des Indiens.
Je suis révolté du virage capitaliste à tout prix qu'on pris les syndicats.
D'opposition lucide et socialement engagée pour améliorer le sort de leurs
membres, les grandes centrales sont devenues des fonds lucratifs pour
actionnaires opportunistes tirant profit à la fois des gouvernements et de
l'entreprise. Les choix syndicaux sont maintenant déterminés par les cotes
boursières; la syndicalisation, oui, mais à la condition que vos emplois
soient hautement rentables pour les actionnaires!
Nous ne pouvons donc plus compter sur les grands syndicats pour dénoncer
l'exploitation de la ressource humaine non rentable.
Je suis révolté par les oeillères et les muselières que portent nos médias
même publics. L'économie et les profits à tout prix contrôlent les médias. Les
dossiers même chauds ne lèvent qu'une partie des voiles : il ne faut pas en
dire trop, il ne faut pas en montrer trop, il ne faut pas insister trop
longtemps. Du matin au soir, la nouvelle évolue, se reformule jusqu'à devenir
économiquement et politiquement correcte. Il ne faut pas provoquer. Seule
exception : la nouvelle judiciaire juteuse, la nouvelle sans risques par
excellence car les protagonistes en cour sont déjà accusés, arrêtés,
condamnés, emprisonnés... Haro sur les baudets mais patte blanche devant les
maîtres!
En regardant la rediffusion de
La fermeture d'Alcan
(RDI, ce soir à 21 h 30 hne), je serai encore plus attentif au ton et aux mots
utilisés pour décrire le comportement de la compagnie et de ses dirigeants :
en première audition, j'ai senti le dos de la cuillère et les gants blancs.
Comme s'il ne fallait pas provoquer le dieu du Saguenay en montrant le
véritable 'corridor de l'enfer'.
Je suis révolté par le silence de nos intellectuels et spécialistes retraités,
pré-retraités ou qui préparent leur retraite. Eux qui étudient, eux qui
savent, eux qui voient venir mais qui ne disent rien, se taisent ou acceptent
de se faire taire.
Je suis révolté par notre passivité collective feignant l'impuissance, sentant
la résignation, la démission ou l'inconscience, au chaud dans nos
hydro-chaumières, les deux yeux fermés devant nos cinémas maisons, en attente
de rires à plein volume et à haute résolution après huit heures de travail à
temps partiel dont la moitié pour nos gouvernements généreux en fonds perdus.
Je suis révolté par l'attitude altière de l'assurance que donne aux hommes de
capitaux les contrats gouvernementaux profitables mur à mur à vie à sens
unique. S'ils étaient tolérables au temps des retombées en emplois, ils sont
devenus iniques maintenant que des machines productives remplacent les
travailleurs mis au ban. Il doit bien y avoir une loi quelque part, non écrite
ou dans le droit du bon sens qui défend de légaliser la spoliation des
ressources naturelles sans obligation de redevances!
Quelle part des profits devrait revenir aux collectivités qui fournissent les
ressources naturelles et humaines nécessaires pour les générer? Dans un monde
plus juste, les profits devraient être répartis 50-50 : 50 % aux actionnaires
et 50 % aux travailleurs et à la collectivité. Le développement régional se
ferait alors tout naturellement.
Pour me calmer, je vais maintenant pouvoir regarder en reprise Les Bougons,
Laflaque, l'Infoman et le clown Guya. Et peut-être, sait-on jamais, mourir de
rire!