En souvenir de Jacques Derrida, philosophe du 'survivre', qui vient de décéder à
l'âge de 74 ans.
Je me suis toujours intéressé à cette thématique de la survie, dont le sens ne
s'ajoute pas au vivre et au mourir. Elle est originaire : la vie est survie.
Survivre au sens courant veut dire continuer à vivre, mais aussi vivre
après la mort.
À propos de la traduction, Walter Benjamin souligne la distinction entre
überleben d'une part, survivre à la mort, comme un livre peut
survivre à la mort de l'auteur, ou un enfant à la mort des parents, et,
d'autre part, fortleben, living on, continuer à vivre. Tous
les concepts qui m'ont aidé à travailler, notamment celui de la trace ou du
spectral, étaient liés au "survivre" comme dimension structurale. Elle ne
dérive ni du vivre ni du mourir. Pas plus que ce que j'appelle le "deuil
originaire". Celui-ci n'attend pas la mort dite "effective".
Apprendre à vivre, c'est toujours narcissique : on veut vivre autant que
possible, se sauver, persévérer, et
cultiver toutes ces choses qui, infiniment plus grandes et puissantes que
soi, font néanmoins partie de ce petit "moi" qu'elles débordent de tous les
côtés. Me demander de renoncer à ce qui m'a formé, à ce que j'ai tant aimé, c'est
me demander de mourir. Dans cette fidélité-là, il y a une sorte d'instinct de
conservation. Renoncer, par exemple, à une difficulté de formulation, à un
pli, à un paradoxe, à une contradiction supplémentaire, parce que ça ne va pas
être compris, ou plutôt parce que tel journaliste qui ne sait pas la lire, pas
lire le titre même d'un livre, croit comprendre que le lecteur ou l'auditeur
ne comprendra pas davantage et que l'Audimat ou son gagne-pain en souffriront,
c'est pour moi une obscénité inacceptable. C'est comme si on me demandait de
m'incliner, de m'asservir - ou de mourir de bêtise.
Apprendre à vivre, cela devrait signifier apprendre à mourir,
à prendre en compte, pour l'accepter, la mortalité absolue (sans salut, ni
résurrection ni rédemption) - ni pour soi ni pour l'autre. Depuis Platon,
c'est la vieille injonction philosophique : philosopher, c'est apprendre à
mourir. Je crois à cette vérité sans m'y rendre. De moins en moins. Je n'ai
pas appris à l'accepter, la mort. Nous sommes tous des survivants en sursis
(et du point de vue géopolitique de Spectres de Marx, l'insistance va
surtout,
dans un monde plus inégalitaire que jamais, vers les milliards de vivants -
humains ou non - à qui sont refusés, outre les élémentaires "droits de
l'homme", qui datent de deux siècles et qui s'enrichissent sans cesse, mais
d'abord le droit à une vie digne d'être vécue). Mais je reste inéducable quant à la sagesse du savoir-mourir. Je n'ai
encore rien appris ou acquis à ce sujet. Le temps du sursis se rétrécit de
façon accélérée.
L'amour en général passe par l'amour de la langue, qui n'est
ni nationaliste ni conservateur, mais qui exige des preuves. Et des épreuves.
On ne fait pas n'importe quoi avec la langue, elle nous préexiste, elle
nous survit.
Si l'on affecte la langue de quelque chose, il faut le faire de façon
raffinée, en respectant dans l'irrespect sa loi secrète. C'est ça, la fidélité
infidèle : quand je violente la langue française, je le fais avec le respect
raffiné de ce que je crois être une injonction de cette langue, dans sa vie,
son évolution. Je ne lis pas sans sourire, parfois avec mépris, ceux qui
croient violer, sans amour, justement, l'orthographe ou la syntaxe
"classiques" d'une langue française, avec de petits airs de puceaux à
éjaculation précoce, alors que la grande langue française, plus intouchable
que jamais, les regarde faire en attendant le prochain.
Chaque fois, si fidèle qu'on veuille être, on est en train de trahir la
singularité de l'autre à qui l'on s'adresse. A fortiori quand on écrit des
livres d'une grande généralité : on ne sait pas à qui on parle, on invente et
crée des silhouettes, mais au fond cela ne nous appartient plus. Oraux ou
écrits, tous ces gestes nous quittent, ils se mettent à agir indépendamment de
nous. (...) Au moment où je laisse (publier) "mon" livre (personne ne m'y
oblige), je deviens, apparaissant-disparaissant, comme ce spectre inéducable
qui n'aura jamais appris à vivre.
La trace que je laisse me signifie à la fois ma mort, à venir ou déjà
advenue, et l'espérance qu'elle me survive. Ce n'est pas une ambition
d'immortalité, c'est structurel.
Je laisse là un bout de papier, je pars, je meurs : impossible de sortir de
cette structure, elle est la forme constante de ma vie. Chaque fois que je
laisse partir quelque chose, je vis ma mort dans l'écriture. Épreuve extrême :
on s'exproprie sans savoir à qui proprement la chose qu'on laisse est confiée.
Qui va hériter, et comment? Y aura-t-il même des héritiers? C'est une question
qu'on peut se poser aujourd'hui plus que jamais. Elle m'occupe sans cesse.
Jacques Derrida : "Je suis en guerre contre moi-même", dans Le Monde, édition du 18 août 2004
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